Une mise en scčne charivari pour «Le Maītre et Marguerite»
(Le Monde / Michel Cournot)
Une mise en scčne charivari pour «Le Maītre et Marguerite»
Avignon/Théātre. Quinze acteurs et le Lituanien Korsunovas adaptent le chef-d'oeuvre de Boulgakov
Mis ą jour le vendredi 21 juillet 2000
LE MAĪTRE ET MARGUERITE, d'aprčs Mikhail Boulgakov. Mise en scčne d'Oskaras Korsunovas SALLE BENOĪT XII. Jusqu'au 22 juillet, 19 heures. Tél. : 04-90-14-14-26. 120 F et 140 F.
AVIGNON de notre envoyé spécial
Une sarabande endiablée. Quinze acteurs qui, trois heures durant, cavalcadent, voltigent, s'affairent en un tohu-bohu de tours de passe-passe volcaniques. Quinze funambules équilibristes. Difficile de ne pas penser ą l'acception militaire du mot «gesticulations» : «manoeuvres destinées ą impressionner l'adversaire». L'adversaire, ici, c'est nous, le bon vieux public, baba.
Sur la scčne : une table ronde, avec un trou au milieu. Autour, ils bondissent, se télescopent. Grimpés dessus, c'est chat perché. Dans le trou, ils disparaissent, pour s'en éjecter comme la femme-canon. L'un de ces allumés tient le rōle d'un écrivain, alors ils se jettent des feuilles de papier, les écrabouillent. C'est tout ce qu'elles méritent, puisqu'elles vont finir, ces pages d'un manuscrit, en un tas de cendres, la pičce le veut. Boulgakov, dans les années 30, avait cessé de publier les articles, contes, nouvelles, qui faisaient fureur, de Moscou ą Vladivostok, dans les années 20. Il n'était pas oublié : dans tout le pays les comédiens jouaient, des foules venaient voir une oeuvre de lui, Journées des Tourbine. Pičce de théātre aussi «culte» que l'avait été La Mouette. Boulgakov y montrait, se la coulant douce dans leur villa de Kiev, des officiers du tsar qui sablaient le champagne pendant que les «Rouges» canardaient dans les rues.
Cette pičce, Staline en était fou. Aux camarades qui osaient s'en étonner, il répondit par écrit : «Journées des Tourbine est une démonstration de la toute-puissance du bolchevisme. Que l'auteur, dans cette démonstration, ne soit personnellement pour rien, c'est sūr. Mais quelle importance?» Boulgakov, de ce temps-lą, écrivait en catimini une drōle d'histoire, celle d'un Diable qui rōde dans Moscou et qui n'y arrange pas les choses. C'était Le Maītre et Marguerite, qu'il corrigea jusqu'ą sa mort, en 1940. Le livre, bien sūr, ne parut que vingt-six ans plus tard. Croisant de temps ą autre ce Diable semeur de pagaille, un monsieur convenable, enjambant les sičcles, se permet de dire son mot : c'est Pilate. Le metteur en scčne lituanien Oskaras Korsunovas, adaptant au théātre ce Maītre et Marguerite, fait la part belle ą Pilate. Il n'a pas tort de mettre, par lą, l'Eglise au premier plan. Les historiens, les voyageurs, n'ont pas relevé ą quel point, en URSS, nombre de processions, de cérémonies, d'imageries, jusqu'ą la structure interne du pouvoir et du Parti, reprenaient celles de l'Eglise. Le phénomčne peut-źtre le plus sidérant, en URSS, fut que le terme «idéaliste» était tenu pour un délit, de la plus extrźme gravité. Or le moindre détail de l'agencement de la vie montrait que cette vie reposait sur des doctrines «idéelles» imposées d'un coup, une fois pour toutes, et qu'elle n'était en rien l'aboutissement concret, réaliste, de pratiques, d'accords, de mises au point, advenus progressivement, peu ą peu, au cours des āges, et sans croire en avoir fini.
Cet absolu péremptoire, mysticiste, du systčme soviétique, Boulgakov le fait bien toucher, dans Le Maītre et Marguerite, et ici, chez nos Lituaniens, c'est plus clair encore, peut-źtre un peu trop, mźme. Moins appropriés sont, de la part du metteur en scčne, les fantaisies en vogue sur nos scčnes, en premier lieu les déshabillages et nudités des actrices. Plus inopportunes, s'agissant de Boulgakov, les idioties grossičres, par exemple tous les acteurs nous tournant le dos et se penchant en avant pour se tambouriner disons leur «trou de balle» avec des petites cuillers. Pis, les obscénités. Mźme en ombres chinoises, géantes, fallait-il montrer des copulations de femmes avec des chiens? Ces faēons de faire sont enlevées dans l'élan d'une mise en scčne charivari, tourbillonnante, explosive. Mais les actrices et acteurs, tels Rytis Saladzius (Le Maītre), Aldona Bendoriute (Marguerite), Dainius Kazlauskas (le Diable), n'eussent-ils pas gagné ą s'abstenir de ēa ?
Michel Cournot Michel Cournot / Le Monde